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  Musique Algerienne - Mohamed Khaznadji. Maître du chant andalou: Portrait

Mohamed Khaznadji. Maître du chant andalou: Portrait
28/02/2008

Mohamed Khaznadji. Maître du chant andalou: Portrait« A certains moments, je dédaignais l’art. Je le considérais comme une banalité, mais lorsque s’est emparé de moi l’amour de la musique et entraîné dans ses vagues, je m’en suis remis à Dieu en pardonnant à celui qui en est épris. »

À presque 80 ans, le regard barré de fines lunettes, sourire béat, il affiche l’enthousiasme des pionniers. Mohamed fouine dans sa mémoire pour nous dire ses émotions. « Si je n’avais pas été musicien, j’aurai pu être gendarme. Petit, je m’amusais à faire le policier avec mes camarades », se souvient-il. Mais son destin a croisé la trajectoire de son père Ahmed qui lui a appris à être un fan impénitent de la musique. Son père tenait un commerce à La Casbah. Outre les articles ménagers, il vendait des instruments de musique traditionnels. Il partait régulièrement au souk d’El Harrach, où il s’approvisionnait en peau brute de chèvre pour confectionner ensuite les bendirs, les derboukas et les tambours. « Il lui arrivait même d’en exporter au Sénégal », relève-t-il fièrement. « Les musiciens venaient dans son échoppe pour y acheter les cordes des violons et des mandolines. Cela créait une ambiance spéciale. Mon père fredonnait des airs et il a fini par me transmettre le virus de la chanson. Alors un jour, je me suis décidé. Pourquoi ne pas intégrer une association après mes cours à l’école Sarouy ? A l’époque, il y en avait deux : Djamiaât el Hayat domiciliée au cercle du Mouloudia place de Chartres et El Mossilia. » Mohamed s’inscrivit dans la première avec comme professeur Abderrahmane Benelhocine, disciple de Ahmed Sebti dit Chitane. Dans la journée, Mohamed est imprimeur à Belcourt. L’indisponibilité de son prof, pour cause de maladie, a failli mettre un terme à son violon d’Ingres. « J’étais comme un orphelin. Mais comme le hasard fait parfois bien les choses, j’ ai rencontré incidemment Si Mohamed Fakhardji, prof au Conservatoire principal d’Alger, qui me proposa d’être parmi ses élèves. J’ai vite sauté sur l’occasion. J’ai appris pas mal de noubas. Une année après, j’ai obtenu le deuxième prix du Conservatoire. » Une vocation était née… La définition de la musique andalouse en quelques mots ?

Le medh, un chant précurseur
C’est le lent reflux des exilés d’Andalousie aux raffinements enchanteurs. Avec les simples mots de tous les jours, elle chante les joies et les peines, les émerveillements de la nature et les ferveurs des retours à Dieu. Cette musique s’est transformée en humus séculaire, particulièrement fécond, qui a produit cette étonnante profusion de genres et de styles, de chansons et de danses. Dans les noubas ou suites dites andalouses, les nessraf et khlass le disputent aux touchia, m’ceder btaïhi, derdj… La nouba du mode maïa par exemple se joue à la fin de la nuit. C’est pour cela que beaucoup de chants de cette nouba saluent le lever du jour, avec les triomphes des premiers rayons du soleil et les rappels à la ferveur et au recueillement que clament du haut des minarets les premiers cris des muezzins. On y chante la souffrance inapaisée d’un grand amour, mais aussi l’effet consolateur d’une pensée pieuse dédiée avec sincérité au Créateur. C’est, imprégné de ces données, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, que Khaznadji va renflouer sa besace artistique au contact des émissions radiophoniques organisées à la station de la rue Berthezène. « Avec Bendali Safir, un bon musicologue, il y avait des orchestres qui jouaient et les émissions régulières étaient diffusées en direct sur les ondes. Le classique était dirigé par Fakhardji, le moderne par Skandrani, le kabyle par Hadj Noureddine, alors que le chaâbi était sous la férule de Hadj El Anka. C’étaient des émissions très suivies qui ont grandement contribué au développement du patrimoine musical national », témoigne-t-il. En vérité, c’est dans ce milieu que Mohamed trouvera ses marques, pour ne pas dire ses repères, puisqu’il ne jurait que par cet art lyrique qui l’avait fasciné.

Fakhardji, skandrani et les autres
A la fin du XVIIIe siècle, le muphti hanefite Boukandoura d’Alger réunit les hautes personnalités des lettres et des arts et leur fit part de sa crainte de voir disparaître ce patrimoine précieux, légué par les générations précédentes. Le peuple, voué à l’analphabétisme, se désintéressait de son art musical, le laissant entre les mains de non musulmans, par suite de répugnance traditionnelle en pays musulmans d’embrasser le métier de musicien. Il conseilla aux maîtres de la psalmodie coranique qui assistaient à cette assemblée d’introduire cette musique arabo-andalouse, à condition d’en changer les paroles dans les chants medh qu’on pratiquait dans les mosquées à l’occasion des fêtes religieuses. Mohamed nous fera savoir à ce propos que Mahieddine Bachetarzi, avec sa voix mélodieuse, a été le premier en 1936, à partir du minaret de la Mosquée de Paris, à appeler à la prière. Bien après, le muphti Benchahed et d’autres ont adapté le medh aux modes et aux instruments. Dans le palais El Minzah, face au mausolée de Sidi Abderrahmane au cœur de La Casbah, où la rencontre a eu lieu en présence du maître des lieux et de nos complices de l’Association des amis de la rampe Louni Arezki, MM. Aït Aoudia et Damerdji, l’ambiance est plutôt conviviale, malgré la solennité des lieux. Alors lorsqu’on se hasarde à poser la question à Khaznadji de savoir, comme le véhicule la rue, si la musique andalouse n’est pas trop élitiste, le maître, calmement, sort ses arguments : « Il est vrai que ce genre est taxé de musique bourgeoise qui requiert un cachet spécial. On y chante l’amour, la nature, le raffinement. N’oubliez pas que cette musique est née dans les palais et les jardins de Séville, Grenade et Cordoue. C’est peut-être une musique pour citadins raffinés. Le grand maître Sfindja était d’origine modeste. Il était cordonnier. Quant à l’enregistrement et le recueil du patrimoine, ils ne se font pas toujours comme on l’aurait souhaité. » Le maître dira qu’il y a eu des tentatives avec Boudjemia Merzak, Haroun Rachid, Nachid Bradaï, mais sans résultat notable. M. Khaznadji, qui a fait partie de la commission chargée du patrimoine arabo-andalou à l’ONDA, dira que ce qui se fait actuellement sur les 12 est toutefois acceptable. Il y en avait 24 noubas, il n’en reste que la moitié. Pourquoi ? « Avant, il n’y avait ni radio ni télé et les fêtes familiales se déroulaient le soir. On chantait donc les noubas du soir. Celles du matin ont fini par disparaître », explique notre musicien qui ne semble pas trop apprécier les innovations apportées dans ce domaine, comme par exemple la nouvelle nouba créée par Saoudi. « Il est venu me voir pour m’en parler. Pour moi, le sihli n’existe pas. Saoudi a fait un travail de recherche que je respecte et c’est tout à son honneur. » Puis le maître, qui a fait de nombreux déplacements à Paris pour s’y produire, nous racontera cette anecdote : « Un jour, j’ai demandé aux organisateurs parisiens du concert de prévoir un piano. La préposée, une vielle dame, m’a apostrophé. Vous chantez l’andalou et vous demandez un piano, vous m’étonnez ! Elle m’a laissé coi, en ne me laissant pas le temps de lui expliquer qu’effectivement, le piano n’a pas véritablement sa place dans ce genre musical, car il n’a pas de quart de note, mais il est nécessaire pour exécuter d’autres genres musicaux liés à l’andalou. Notez bien que Skandrani et Ferguène, dans des registres différents, ont apporté à ce genre leur touche inégalable. »

Les talents se font rares
« Les talents se font rares, mais les associations qui activent malgré le peu de moyens sont à féliciter pour leur abnégation », constate-t-il. « On ne trouvera peut-être pas la vista de behar à la kouitra ou le doigté de Ferguène au qanoûn, mais je ne désespère pas devant l’ambition débordante des jeunes », même si le maître se montre quelque peu sceptique vis-à-vis d’une relève qui ne s’affiche pas nettement. « Moi, ce que je constate c’est qu’il n’y a que les filles qui chantent. Où sont les hommes ? Il est vrai que la voix c’est avant tout un don, mais les chanteurs authentiques ne se bousculent pas au portillon. Et puis, à cette époque où le matérialisme a pris le dessus, tout est devenu commercial. Alors, souvent, ceux qui chantent pensent plus à l’argent qu’au respect des principes et de l’éthique. » Pour le maître, seuls les conservatoires sont à même de former d’authentiques musiciens, encore faut-il accorder à la formation des formateurs toute l’attention voulue. M. Khaznadji regrette les grands moments de la musique andalouse qui ont su se mettre au diapason de la société, lors des festivals internationaux organisés à la fin des années 1960, sous la férule du regretté Benyahia Mohamed Seddik. « C’était la belle époque », se souvient-il. Il y a eu par la suite le Printemps musical, mais cela n’a rien à avoir. Aucune commune mesure ! Et de bifurquer sur ce constat de tous les jours : « Depuis qu’on a déserté les espaces conviviaux pour organiser les fêtes dans les salles, il n’y a plus aucune saveur. C’est regrettable. » Mais le maître se dit ravi par la vigueur des jeunes qui ont pris la relève en essayant de préserver ce legs important de notre culture. « Dieu merci, la musique algérienne est désormais diffusée à grande échelle sur les ondes. Il n’y a pas longtemps, cette musique était reléguée, pour ne pas dire occultée sur les ondes, il n’y avait de place que pour la musique égyptienne. La musique algérienne a ses fondements culturels et historiques. Elle ne sera que ce que ses hommes voudront en faire. La préserver des déviations et des agressions est déjà un grand défi… », prévient-il. Comment résister au charme de sa voix lorsqu’il fredonne des airs connus, comme il l’a si bien fait devant nous. Entendre une belle voix émanant d’une belle personne rapproche le plaisir et éloigne la tristesse.

PARCOURS

Mohamed Khaznadji est né en mai 1929 près de La Casbah, précisément à la cité Bisch. Il a fait ses études scolaires à l’école Sarouy. Il a été influencé par son père qui vendait des instruments de musique traditionnels pour s’adonner à l’art lyrique. La musique arabo-andalouse devint alors sa passion. Il a été l’élève, pour une courte durée, du maître Belhocine, avant de passer sous la direction de Fakhardji. Il anima des émissions à la Radio d’Alger. Il a été imprimeur à Belcourt. Dans sa vie professionnelle, Mohamed fit carrière au PTT, où il fut inspecteur général. Il a formé de nombreux élèves et reste, à 79 ans à l’écoute de tout ce qui se fait dans le champ musical.

Source: El Watan


 



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