Le dernier album du rappeur algérien n° 1 est un cocktail Molotov de contestation, de conservatisme et de culte de la personnalité.
l révèle la personnalité complexe d’un artiste noir, mais qui sait néanmoins naviguer dans les eaux houleuses de la célébrité et de l’argent.
C’est indéniable. Lotfi Double Kanon a du talent. C’est un «kamikaze» de la poésie qui fait exploser les mots, même à distance. «C’est pour ça que j’ai des fans d’Adrar à Montréal», dit-il fièrement dans l’un de ses textes.
Ce garçon, qui a aujourd’hui 34 ans, est devenu «phénomène», comme il le déclare lui-même en rap. Parti d’une famille modeste d’Annaba (père ouvrier et mère au foyer), il poursuit des études en géologie, mais il préfère le ciel de la musique. Il a fallu peu de temps pour imposer sa griffe dans un milieu qui était au début le monopole des jeunes d’Alger.
Lotfi connaît bien la société algérienne, lui qui a gravi les échelons à la vitesse supersonique, jusqu’à ce que sa poche, annonce-t-il, se mette à faire du body. Instruit et maîtrisant aussi bien l’arabe que le français, il possède également un remarquable niveau de langue et d’expression.
Contestataire et fougueux, il a fait de son dernier album une vraie guérilla. Ses seize titres sont les chapitres d’une révision radicale de la Constitution, délimitant les frontières de ce morceau d’enfer qu’est devenue, selon le chanteur, l’Algérie. D’ailleurs, l’image qu’il a choisie pour illustrer l’enveloppe en carton de son CD met en scène Alger, reconnaissable au monument des Martyrs, enflammée par un gigantesque incendie qui ferait pâlir de jalousie l’empereur Néron.
Lotfi décrit, avec des mots durs et des images terrifiantes, une nation et une société qui sombrent dans la débauche, la haine, la violence, le sang et l’ignominie. Il dresse un réquisitoire sans appel contre «les traîtres qui ont vendu leur terre». On est donc loin du pays de cocagne chanté, une lyre à la main, par les officiels.
Mais il n’y a pas qu’ici que les choses ne vont pas. Le disque hurle aussi contre ceux qui sont en train de suspendre la planète au-dessus d’un brasier. George Walker Bush et les Juifs veulent aussi détruire l’islam. Voilà comment se présente le monde d’aujourd’hui, selon Lotfi : «Le cœur du monde entier s’est transformé en pierre et ne cesse de durcir. Tout est à l’arrêt. Nous n’attendons plus que l’apocalypse. Le sida, les cancers, les maladies augmentent et les peuples s’entretuent dans des génocides. Les Juifs sont en train de diriger les cerveaux du terrorisme. Ils encouragent et diffusent les fatawa (les décrets) du djihad par les crimes et les catastrophes comme cela est arrivé au Liban, au camp de Nahr El-Bared.»
Toutefois, c’est en Algérie qu’il vit le plus intensément son «kauchmar». Les images qu’il fait défiler à une vitesse vertigineuse le long de ses vers constituent un film réaliste mais qui dépasse de loin la fiction. Une histoire qui se situe entre la Colombie et la mégalopole futuriste du juge Dredd.
Lotfi n’oublie pas de tirer à la mitraillette lourde contre les terroristes. Dans «Djihad Ibliss» (le Djihad du démon) il revient sur les attentats du 11 décembre et envoie en enfer ceux qui croient que l’islam est une affaire de lame et de sabre. Ce qui ne l’empêche pas de se réclamer, dans la piste 11 (est-ce un hasard ?), des Frères musulmans et du wahabisme.
Dans cette chanson intitulée Kifhoum (comme eux), il laisse exploser son ego contre tous ceux qui ont osé le critiquer ; il annonce clairement les sources d’où il a puisé sa formation idéologique. En voici le texte traduit de l’arabe algérien et précédé par une série de points de vue d’admirateurs et de commentaires de journalistes :
«Il chante les sentiments et les problèmes de la jeunesse algérienne», proclame un homme.
«L’artiste-imam et sportif» renchérit, un autre. «Ses positions courageuses», ajoute un troisième.
«Tu prends une grande responsabilité, notamment lorsque tu évoques certains phénomènes sociaux négatifs, comme la corruption», l’interroge un journaliste.
«Il devait assister à un concert, mais il en a été empêché par
les services de sécurité tunisiens sans explication, annonce un
autre journaliste avant de lui demander : «Lotfi, quels sont les motifs de cette interdiction ?» S’ensuivent d’autres avis : «Tant qu’il se base sur la science, la culture et l’université», affirme l’un. «Il a une chanson, on dirait une équation chantée», poursuit l’autre. Puis on arrive au «message qui va être délivré par Lotfi à la société pour qu’elle essaye de comprendre» (…).
La chanson de la piste 11 démarre sur les chapeaux de roues !
«Lotfi ! Je ne suis pas comme eux. Ne m’écoutent que ceux qui comprennent. Moi où je suis et où sont-ils. Au début j’ai commencé le rap avec dix mille [centimes] en main. Dieu merci, ma poche fait du body-building. Ce n’est pas parce que je suis fort et que je sais rapper. Mon charme et mon secret c’est Dieu qui me les a donnés.
Celui qui lit sourate El Moulk (l’omnipotence) ne sera pas touché par l’épreuve de la tombe (Adhab El Qabr). Celui qui li la Waki’a ne sera pas touché par la pauvreté. Ce lui qui fait la prière du sobh (l’aube), Dieu décuplera sa fortune. Et s’il fait l’aumône, Dieu va lui doubler la somme offerte.
C’est pour ça que je t’avais dit au début que nous n’étions pas semblables. Toi, ta mentalité c’est de la camelote. Et ma mentalité, c’est de l’or pur. Toi tu rêves de clips et de la Mercedes Benz.
Et moi je recherche le repentir de Cat Stevens. Dans ce cas, suis les Whelers (le groupe de Bob Marley, NDLR). Avec un joint roulé. Et laisse-moi avec le Prophète et le nectar frappé du sceau (Errahik El Makhtoum). Alors bois, fume, amuse-toi et remplis ton esprit. Et laisse-moi pas à pas avec le mouwatta de l’imam Malek.
L’éveillé n’est pas celui qui gagne dans le rap. L’éveillé, c’est celui qui se met à la première rangée derrière le mihrab. Et si tu considères que l’illicite (le péché) est comme le licite…
Ça veut dire que ton cerveau est pourri et que sa place est aux toilettes. Pour te montrer, tu insultes.
Tu fais des chansons.
Et tu les remplis d’injures.
Je ne suis pas comme toi, ô être humain. Toi tu as été élevé par le système. Et moi j’ai été élevé par les dourouss (les prêches) de Tarek Souidane (célèbre imam saoudien, NDLR)
Toi tu rêves de Californie. Et moi je rêve du firdaous (paradis). Toi, tu adores la jupe et les cheveux de Shirine (actrice et sex-symbol égyptienne). Et nous nous adorons celui qui ramène le livre saint.
Laisse-les courir derrière les modes et ce qui est nouveau. Eux poursuivent les rêves qui défigurent. Et nous, nous suivons les règles du tadjwid (la lecture psalmodiée du Coran, NDLR)
Non, je ne suis pas un ignorant. Mon esprit est celui d’un mouchahad (littéralement, téléspectateur, un mot qui peut être confondu avec moudjahad, combattant)
En ce qui me concerne, lorsque je fais une cassette, je me sens obligé de transmettre un verset (aya) de Boukhari ou de Mouslim *.
Alors écoute-moi, tiens le rap gangster. Et laisse-nous avec les kataeb (les phalanges) d’Azzedine Al Qassam (groupe djihadiste palestinien). Et tu chantes la Palestine !
Tais-toi, espèce de nain. Tu ne sais même pas faire la différence entre Hassan El-Banna et Hassan El-Basri. Tu n’as jamais lu une page d’El-Ghazali l’Egyptien. Tu n’as jamais eu de moisson ni de Hassan ni de Hasri.
Pour toi, le modèle ce sont les Américains. Tu ne connais ni Chafi’i ni Abou Hanifa Ennou’mane.
Suis les paroles de Méthod et Redman. Et laisse-moi avec Amrou Khaled et Tarek Ramadane
Tu veux devenir une star adulée par les femmes. Et moi je veux rejoindre les martyrs d’El-Aqsa.»
Lotfi Double Kanon mélange
donc tout. La musique occidentale, le verbe révolutionnaire islamiste, mais aussi les affaires et
la politique.
Lui qui est en quelque sorte le rappeur officiel de la République, puisqu’il est admis partout, et une tête d’affiche publicitaire recherchée, continue de parler comme un jeune désespéré. M. B.